Quelle juste rémunération pour un artiste à l’ère numérique?

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Sujet d’actualité puisque la commission conduite par Marc Schwartz et nommée par la Ministre de la Culture Fleur Pellerin, a annoncé hier qu’un accord a été trouvé pour un code de “bonnes conduites” sur la rémunération des artistes à l’ère numérique. Cet accord étant le fruit de longues discussions entre les producteurs, les représentants des artistes et les plateformes digitales. A noter cependant que l’Adami et la Spedidam – qui représentent les artistes interprètes – n’ont pas signé l’accord, et que les termes n’ont pas été rendus publics. Nous savons juste que “les acteurs de la filière musicale s’engagent mutuellement (…) pour un développement équilibré assurant une juste répartition des fruits des nouveaux modes de diffusion de la musique”, comme précisé le ministère de la Culture.

De nombreux artistes que je connais se plaignent de ne pas “gagner” assez avec leur revenus numériques. Etant moi-même, en plus de mes activités de conseil, producteur et éditeur, je dois régulièrement leur apporter des réponses à ces questions.

En général, la solution de facilité est de trouver un bouc émissaire. Il est de bon ton de pointer du doigt les services de streaming et leur piètre rémunération pour les ayants droits mais la réalité est un peu plus compliquée que ça.

Le Partage de la valeur :

Quand on examine partage de la valeur avec les plateformes de streaming, la répartition  y est assez proche du monde « physique » : Environ 60 à 63% revient au producteur – quand il est également distributeur- puis entre 10 et 13% à l’éditeur, il reste donc environ 25% pour le service de streaming pour financer les frais fixes – personnel, locaux – et variables -stockage, bande passante.

La marge pour un service de streaming reste limitée. En effet, si son modèle économique ne repose que sur la musique et l’abonnement, sa marge est beaucoup plus faible que celle des leaders mondiaux – Apple, Spotify, Google, Amazon – qui ne payent pas la TVA en France, ce qui peut leur dégager environ 15% de marge supplémentaire.

L’age de l’accès :

Expliquer le passage à l’age de l’accès revient à expliquer la différence entre la vente et la location. Quand je vends un produit je touche les revenus d’un coup. A l’inverse, en location les revenus s’étalent dans le temps. La vente d’un album physique s’étale sur un à douze mois dans le meilleur des cas. La vie d’un album en location s’étale ad vitam aeternam.

Le streaming est une disruption technologique. Nous ne pourrons plus revenir à ce que nous avons connu dans le passé. Mais nous ne sommes qu’à l’aube de cet age de l’accès. La France compte très peu d’abonnés ‘réels’ au services de streaming – environ 1 million – si on compare au nombre d’abonnés internet – 22 millions en France. Il convient de se projeter dans un marché de 10 ou 15 millions d’abonnés.

L’ambivalence :

Les artistes oublient souvent que, sur YouTube, ils sont rémunérés 10 fois moins que sur les services de streaming. Qui se plaint de YouTube ? Mais pourquoi les artistes ne se plaignent pas de SoundCloud puisqu’ils n’y sont, pour l’instant, pas rémunérés ? Ces deux plateformes sont considérées, comme des plateformes de “promotion”. Nous rentrons dans l’ambivalence : est ce que j’accepte de ne pas être “payé” pour faire ma promotion ?

Pouvoir de négociation et confiance:

La juste rémunération pour un artiste à l’ère digitale dépend de son pouvoir de négociation. Ce dernier est directement lié à son “attractivité”, sa capacité à etre unique, à développer un univers artistique fort, des chansons accrocheuses, un charisme magnétique, qui lui donnent une valeur unique et donc “marchande” et facilite ainsi le pouvoir de négociation pour la personne qui s’occupe de ses affaires – manager, avocat ou producteur indépendant.

Entre artiste et producteur s’établit une confiance dont la transparence est le garant. La transparence, c’est à dire la transparence dans les relevés de royalties du streaming, dans la juste répartition des avances et minima garantis par les services de streaming au producteurs. Le partage de la valeur donc…. Oui, la transparence est le garant de la confiance. En 2015, un modèle économique de rémunération des ayants droits ne peut être pérenne que s’il repose sur la transparence.

La question n’est pas comme les artistes me la pose souvent : “Puis je gagner ma vie à l’ère digitale si je ne suis ni David Guetta ni Taylor Swift ?” mais “Comment optimiser mes revenus et quel est le meilleur partenaire pour mon projet artistique ?”

Chaque jour des millions d’artistes uploadent leurs titres sur Soundcloud, des centaines de milliers sortent un EP ou un album sur les sites de streaming ou téléchargement. La compétition est très dure, extrèmement plus dure qu’avant. Dire le contraire serait mentir.

La juste rémunération pour un artiste c’est celle qu’il arrive à imposer dans ce marché complexe de la musique : un marché d’offre et non de demande.

Apple music : la reconquête.

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Comme annoncé sur ce blog le 21 mai https://danielfindikian.com/2015/05/21/musique-numerique-la-fin-des-invasions-barbares/ Apple a déclaré la guerre aux “barbares” et a placé ses ogives nucléaires en direction de Spotify, YouTube et Soundcloud.
Contrairement a beaucoup de commentateurs, je ne suis pas déçu par cette annonce d’arrivée sur le streaming.

J’en retiens trois choses :

LE FOYER NUMERIQUE et LE STREAMING COMME MARCHE DE MASSE
En lançant un abonnement “family pack” défiant toute concurrence – 15$ pour 6 accounts dans une meme famille – Tim Cook s’inscrit dans la vision de Steve jobs du ‘foyer numérique’ (cf l’excellente biographie écrite par Walter Isaacson)
Avec 500 millions de cartes de crédit en base et grace au “family pack”, Apple a toutes les armes pour faire de l’abonnement streaming un produit familial, un marché de masse.

HUMAN vs MACHINE ? RADIO AFTER ALL
Souvent abordé sur ce blog https://danielfindikian.com/2014/04/11/contre-la-tyrannie-du-choix-robots-vs-humains/ deux écoles pour recommander à l’internaute la musique : des algorithmes ou une équipe éditoriale.
Dans le combat stratégique pour la recommandation musicale que se livrent les plateformes de streaming, et face à la tyrannie du choix, Apple a choisi la recommandation humaine : “the most talented music experts from around the world, dedicated to creating the perfect playlists based on your preferences”
Mais, Tim Cook va plus loin en mettant la radio au centre du modèle “freemium” : il lance la radio Beats 1 avec une dose de “social” et débauche les meilleurs Djs ( Zane Lowe de Radio 1). Il remet donc la main sur la découverte et ses chars en direction de Sirius FM, Pandora et toutes les KCRW. Fort à parier que Beats 1 pourrait devenir incontournable, comme MTV au siècle dernier. A la différence près, que la distribution et la monétisation y sont désormais intégrées.
Une belle vidéo explicative :

 

 

UNE PLATEFORME GLOBALE
Apple music veut aller plus loin et devenir le “système d’exploitation de la musique” – l’iOs de la musique – en intégrant les videos ( un missile en direction de YouTube ) ainsi que “connect”( une ogive en direction de Soundcloud ) “artists can share lyrics, backstage photos, videos or even release their latest song directly to fans directly from their iPhone. Fans can comment on or like anything an artist has posted, and share it via Messages, Facebook, Twitter and email”.
Sur ce point, je suis un peu plus sceptique : tenter de rivaliser avec les outils qu’utilisent désormais des millions d’artistes du monde entier – de Soundcloud à Instagram en passant par Bandcamp- n’est pas une mince affaire.”Connect” aura t il autant de succès que PING ?

Apple music reprend donc la main et réaffirme son objectif : Etre le “système d’exploitation de la musique” et séduire 100 millions d’utilisateurs. Rendez-vous dans quelques mois pour analyser les premiers résultats.